Sommeil et cancer – Congrès du Sommeil®

 Quelques experts vous présentent en avant-première une thématique abordée lors du prochain Congrès du Sommeil à Marseille.

Pr Isabelle Arnulf

 Responsable de l’unité des pathologies du sommeil, Hôpital de la Pitié-Salpétrière Paris
 Présidente du Conseil Scientifique du Congrès du Sommeil®
 

        Le Congrès du Sommeil® est devenu le rendez-vous francophone incontournable du sommeil. Chaque année il réunit les communautés, de plus en plus variées, qui œuvrent activement pour l’amélioration de l’exercice de la médecine du sommeil. Ainsi tous les champs d’investigation en lien avec cette discipline sont abondamment représentés : neurologie, pneumologie, cardiologie, psychiatrie, ORL, médecine du travail, pédiatrie, chirurgie maxillo-faciale… La présence de ces disciplines reflète la transversalité du sommeil et renforce les projets transversaux.

Ainsi, les conférences détailleront des points aussi variés que les liens complexes entre sommeil et cancer, apnées du sommeil, cholestérol et diabète, l’orthodontie et son bénéfice sur le sommeil des enfants, comment dorment les animaux
le lien entre le vaccin grippal et la narcolepsie, l’effet sur la pression artérielle de différents types de ventilation nocturne ainsi que des réveils simulateurs d’aube.

Différents ateliers permettront d’échanger sur les pratiques de prises en charge des problèmes d’insomnie rebelle à tous les médicaments, de débattre des bases médicales du changement récent des rythmes scolaires, des cauchemars d’échec avant les examens, et de tout ce monde nocturne varié, passionné et passionnant.

LES INTERACTIONS ENTRE SOMMEIL ET CANCER

Pr Damien Léger

 Responsable du Centre de Sommeil et de la Vigilance de l’Hôtel-Dieu, Paris
 Président de l’Institut National du Sommeil et de la Vigilance (INSV)
 

On sait combien la privation de sommeil est une préoccupation nouvelle et majeure de santé publique. Près d’un tiers des français adultes dormiraient moins de 6 heures par 24 heures au cours de la semaine accumulant une dette chronique de sommeil associée à des maladies métaboliques (diabète de type 2 obésité), cardiovasculaires mais aussi à un risque augmenté de certains cancers.

 Le travail de nuit, qui s’accompagne d’une désynchronisation de l’horloge biologique mais aussi d’une privation chronique de sommeil a été reconnu comme un facteur de risque du cancer du sein et de plus en plus nombreuses études identifient un possible risque d’autres cancers (prostate et digestif) chez ces travailleurs.

 La qualité du sommeil joue aussi un rôle majeur dans le pronostic thérapeutique de nombreux cancers, confirmant ainsi combien le sommeil contribue au renforcement des défenses immunitaires de l’organisme. Certaines trop rares équipes de cancérologie de part le monde appliquent déjà les principes de la chrono thérapeutique, permettant de programmer les chimiothérapies en fonction du cycle chrono biologique de la cellule cancéreuse et de favoriser les périodes de repos et de sommeil des malades.

Le symposium cancer et sommeil du congrès de la SFRMS rassemblera les experts mondiaux de cette thématique.

 

1- Chronobiologie et Cancers – La rupture des rythmes biologiques du sommeil peut favoriser le cancer

Dr Francis Lévi

  Directeur de l’INSERMS UMRS776 « Rythmes Biologiques et Cancers » ainsi que de l’Unité de Chronothérapie, département de Cancérologie, Hôpital Paul Brousse, Villejuif
 

     Le système circadien est constitué d’un pacemaker hypothalamique, les noyaux suprachiasmatiques (NSC), qui coordonne les horloges moléculaires et les ajuste aux synchroniseurs photopériodiques et sociaux. Ces horloges moléculaires, formées de boucles de rétrocontrôle impliquant 15 gènes spécifiques, rythment le métabolisme et la prolifération cellulaire sur 24h. Pour ce faire, les NSC génèrent un ensemble de rythmes physiologiques, tels que le rythme de l’activité, de la température et de la sécrétion de cortisol. Ces  derniers sont à la fois des biomarqueurs du système circadien et des effecteurs de la coordination circadienne.

 Les ruptures du système circadien que peut provoquer le travail en horaires décalés accroît significativement le risque de cancer, notamment  du sein, du colon, et de la prostate (Monographie 98 de l’IARC, 2010). De même la perturbation des rythmes circadiens d’activité-repos, mesurée par actimétrie, ou du cortisol sérique ou salivaire représente un facteur pronostique péjoratif en terme de survie chez des patients atteints de cancer métastatique du colon, du sein, du rein, de l’ovaire ou du poumon, indépendamment des facteurs pronostiques  connus. Chez les patients cancéreux, il existe des relations étroites entre le rythme d’activité-repos d’une part, et la qualité du sommeil, l’appétit, et la forme physique d’autre part. La régularité de l’alternance d’activité diurne et de repos nocturne et l’amplitude de l’activité sur 24 h fournissent une mesure du rythme circadien, appelée index de dichotomie I<O, qui est fortement corrélée à la qualité de vie et constitue un indicateur pronostique de survie indépendant chez 436 patients atteints de cancer colorectal métastatique. Ainsi, ce paramètre intègre le rythme circadien et la qualité du sommeil (absence de fractionnement, bas niveaux d’activité nocturne). Le monitoring simultané du rythme thermique et du rythme d’activité-repos chez les patients cancéreux suggère également la valeur pronostique de l’amplitude du rythme thermique, tout en révélant des différences de phase entre patients pouvant aller jusqu’à 12h. Celles-ci pourraient rendre compte d’évolutions tumorales ou de chimiosensibilités différentes selon les patients.

 En effet, le système circadien contrôle plusieurs des 10 voies de signalisation moléculaires, dont la dérégulation peut conduire au cancer. Dans les modèles expérimentaux, la destruction du pacemaker hypothalamique, l’exposition à un décalage horaire chronique, ou la mutation d’un ou plusieurs gènes de l’horloge accélère la cancérogenèse et la croissance d’un cancer transplanté. A l’inverse, l’alimentation programmée, qui amplifie les rythmes circadiens, inhibe la croissance tumorale.  L’horloge circadienne semble ainsi jouer un rôle clé dans le contrôle des processus cancéreux. Par exemple, des travaux récents démontrent le couplage étroit entre l’horloge circadienne et le cycle de division cellulaire, à l’échelle de la cellule unique, synchronisée ou non.

 Ainsi certains troubles du sommeil pourraient-ils révéler ou occasionner une disruption du système circadien, dont les conséquences moléculaires favorisent les processus cancéreux. Une intervention visant à renforcer le système circadien permettrait ainsi de prévenir le cancer ou d’en ralentir l’évolution.

  

2-Insomnie et cancer -Troubles du sommeil et fatigue s’aggravent avec la chimiothérapie

Dr Sonia Ancoli-Israël

Département de Psychiatrie et de Médecine, Université de Californie, San Diego, USA

          Les troubles du sommeil sont notés chez 30% à 75% des patients nouvellement diagnostiqués ou récemment traités pour un cancer, un taux qui est environ deux fois supérieur à celui de la population générale. Des études ont indiqué que les plaintes de ces patients souffrants d’un cancer vont de la difficulté à s’endormir à la difficulté à rester endormis, avec des réveils nocturnes fréquents et prolongés. Les patients rapportent ces plaintes aussi bien avant que pendant le traitement. La fatigue est également une plainte majeure dans cette population, et des données récentes suggèrent que la fatigue liée au cancer au cours de la journée est liée au cycle veille / sommeil ainsi qu’à la qualité et la quantité de sommeil obtenu la nuit. Sommeil et fatigue s’aggravent pendant la chimiothérapie.

Les femmes présentant des symptômes au début de la chimiothérapie  les voient s’aggraver durant le traitement. Des études transversales antérieures ont montré que les patients atteints de cancer ont un rythme veille-sommeil  peu modifié entre la nuit et le jour.Notre étude a montré que la première séance de chimiothérapie est associée à une perturbation transitoire de la rythmicité circadienne, alors qu’un traitement répété entraine des altérations progressives plus durables de l’organisation des rythmes. En outre, lors de la chimiothérapie, les femmes sont très peu exposées à la lumière vive, ce qui est lié à une  fatigue accrue. L’exposition prolongée aux rayons lumineux aide à la détérioration de la fatigue, du sommeil et des rythmes circadiens.

3- Syndrome d’Apnées du Sommeil et cancer : existe-t-il une association significative ? 

Pr Jean-Louis Pépin

 Laboratoire HP2 Inserm 1042, Université Joseph Fourier et CHU de Grenoble, Grenoble
Président de la SFRMS
 

        Le syndrome d’apnées du sommeil est associé à une augmentation de la mortalité non seulement d’origine cardiovasculaire mais également de la mortalité toutes causes confondues.

 - NIETO et Coll. ont étudié, dans une cohorte en population générale, la cohorte du Wisconsin, l’association entre la mortalité par cancer et l’existence d’un syndrome d’apnées du sommeil. 1 522 sujets étaient inclus initialement dans cette cohorte avec un suivi pendant plus de 22 ans des taux de mortalité. Après ajustement pour l’âge, le sexe, l’index de masse corporelle et le tabagisme, l’existence d’un syndrome d’apnées du sommeil était associée avec une augmentation de la mortalité globale, ce qui était déjà connu mais également avec une surmortalité par cancer. Cette relation était une relation dose-réponse c’est-à-dire que plus l’index apnées hypopnées était augmenté, plus le risque de mortalité par cancer était élevé. Ainsi, pour un syndrome d’apnées du sommeil avec un index apnées-hypopnées supérieur à 30, le risque relatif de mortalité par cancer était multiplié par 4.8 (intervalle de confiance à 95 % : 1.7- 13.2). De même lorsque plus de 11.2 % du temps d’enregistrement étaient passés avec une SaO2 inférieure à 90 %, le risque de mortalité par cancer était multiplié par 8.6 (intervalle de confiance à 95 % 2.6-28.7).

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- Ces données cliniques sont confirmées chez l’animal par Almendros et collaborateurs qui ont exposé à l’hypoxie intermittente des souris obèses ou non-obèses chez lesquelles un mélanome sous-cutané était induit. La croissance tumorale était favorisée par l’obésité mais également par l’hypoxie intermittente. Les modifications de VEGF qui est un facteur de croissance vasculaire endothélial modifiant la vascularisation des tumeurs, apparaissent comme un des facteurs potentiels d’explication de la relation entre une augmentation de la croissance tumorale et l’existence d’un syndrome d’apnées du sommeil.

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- D’autres études concordantes sont actuellement sous presse dans la littérature et il sera très intéressant de voir sur quelles implications pratiques débouche cette association potentielle entre syndrome d’apnées du sommeil et pathologie tumorale.