GDR


Documents

Annuaires

Ce site respecte les principes de la charte HONcode de HON Ce site respecte les principes de la charte HONcode.
Vérifiez ici.
Accueil du site > Divers > « Les belles endormies » : éloge d’un sommeil aussi sensuel que (...)

« Les belles endormies » : éloge d’un sommeil aussi sensuel que scandaleux

Quoi de plus répréhensible que de droguer des jeunes femmes, de les dénuder et de les soumettre aux regards des hommes dans une maison de prostitution ? Dans le langage médicolégal contemporain une telle pratique se nomme soumission chimique : un usage de somnifères ou de tranquillisants pour créer un sommeil illicite est donc condamnable et puni par la justice. Alors, peut-on l’évoquer ici pour en signaler une possibilité artistique ? Le débat est ouvert bien sûr, mais pour qui s’intéresse au sommeil, on ne peut qu’inviter à faire la part entre réalité et fiction ; entre description clinique et œuvre d’art ; entre crime et création — après tout, écrire, filmer ou aimer les histoires policières ne fait pas de vous un criminel —. Abandonnons ces réserves, et proposons ici de contempler le bien singulier sommeil des Belles Endormies de Yasunari Kawabata. Une invitation à découvrir le chef-d’œuvre d’un prix Nobel de Littérature (I968).

« Tu dors. Tu ne te réveilles pas ? […] Eguchi craignant que la fille malgré tout ne se réveilla, se glissa doucement dans la couche. De plus, aucun signe que ce fut une contraction de la poitrine, un tressaillement des hanches, ne montra qu’elle eût senti le vieillard se glisser à ses côtés. Quelque profond fut son sommeil, il semblait qu’une jeune femme aurait dû réagir par réflexe, mais ce n’était pas là après tout un sommeil normal, se dit Eguchi. »

La scène se déroule à une période indéterminée, dans une maison close située dans la campagne japonaise, dont Eguchi, 67 ans vient de franchir le seuil pour passer la nuit auprès d’une jeune femme sous emprise d’hypnotiques. Il n’a pas le droit de la toucher ; juste l’entendre, la regarder, la sentir aussi avant de s’endormir à son tour auprès d’elle après avoir — lui aussi — prit les somnifères : « deux comprimés blancs ne portant ni inscription, ni marque. Il ne put savoir le nom de la drogue. Il était évident que ce n’était pas celle que l’on avait fait avaler ou que l’on avait injectée à la fille ».

Ce roman publié en 1961, est fait d’endormissements inouïs, de rêves éveillés, de nuits inoubliables de réveils décalés. Vieux et impuissant, le tranquille Eguchi, fait de la contemplation du sommeil un acte érotique. L’endormissement est le geste central de l’histoire. Le repos est une action contemplative oscillant entre esthétisme, sexualité et abandon. Les règles sont strictes : si les « clients de tout repos » comme les appelle la tenancière de cette étrange maison, peuvent disposer des jeunes corps à leur guise, il leur est formellement interdit d’abuser des jeunes femmes et même de tenter de les réveiller. Ici, le sommeil est la frontière infranchissable entre une certaine forme de mort — la vieillesse du client fait écho aux rêves des jeunes endormies —. Avec sa puissante poésie et la sensualité propre à la littérature japonaise, Les Belles Endormies est un roman insondable. Le sommeil y est un état second, interdit, perdu, trouble, hésitant entre la profondeur des rêveries ou des souvenirs et la surface de la peau féminine exhalant des parfums enivrants.

Ce livre à quelque chose de secret ; comme cette maison close et ses sommeils provoqués qui en forment le principe actif. Un roman qui offre aux lecteurs des émotions indescriptibles. Et notre étonnement croit encore lorsqu’on apprend que Yasunari Kawabata fut hospitalisé à Tokyo suite aux troubles graves causés par une tentative de sevrage de ses somnifères habituels qui provoqua un coma d’une dizaine de jours.

Nicolas Postel-Vinay, Éditions Imothep MS pour la SFRMS.

En savoir plus :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Yasuna...
http://www.shunkin.net/Auteurs/?aut...
http://www.shunkin.net/Auteurs/?book=217